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carnet de notes + atelier // christophe antiphon

Month: septembre 2010

el árbol de vida de Laura Cristina

el árbol de vida de Laura Cristina est un monument numérique à la mémoire de Laura Cristina Álvarez Saldarriaga, morte le 2 juillet 2010 à l’âge de 19 ans, lors du massacre de Guantaros à Envigado (Antioquia, Colombie), victime innocente d’une guerre absurde.

el árbol de vida de Laura Cristina est une invitation à envoyer des messages par email, comme réaction à cette tragédie. En la mémoire de Laura Cristina, le site internet expose les 100 premiers messages reçus, en transformant les cercles gris en cercles colorés. Ainsi, il s’animera, prendra des couleurs grâce à ces paroles jusqu’à devenir un arbre de vie. Pour chaque message reçu, 1 arbre – réceptacle symbolique du message – sera planté dans la Communauté indigène Ticunas à San Pedro de los Lagos (Département de l’Amazonas, Périphérie de Leticia) avec le programme de reforestation de l’association française Up2Green Reforestation (en partenariat avec Green Hope Colombia et Forestever).

el árbol de vida de Laura Cristina est un projet de PepitaChang, concept artistique et solidaire imaginé par Graciela Linares et Christophe Antiphon. Chaque projet de PepitaChang est une démarche créative libre pour une poétisation du monde… Plus d’informations sur www.pepitachang.com.

[019] Tout peut arriver.

« Tout peut arriver. » Une œuvre de Dora Garcia dans la chapelle du domaine de Chamarande. (en arrière-plan d’une installation de Vincent Beaurin (Sans titre, 2010).

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« Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu, je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs. Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tacher de la définir, puisque je ne peux la nommer.
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-la s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu a peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir a l’ombre même de la souveraineté du peuple. »

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique (vol. II, 4e partie, chap. VI, extrait).

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