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carnet de notes + atelier // christophe antiphon

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[28] Les vivants…

« Les vivants… Mais qui peut encore se parer de ce nom merveilleux à cette heure ? Quand tout est précaire et que, comme un rien, d’un vivant l’on te fabrique un mort. »
Aragon, Les cloches de Bâle.

[26] Aragon

Daniel Bougnoux, Aragon, la confusion des genres (Gallimard)

(Chapitre censuré.)

Pour ne pas oublier Castille

Dans les beaux quartiers de Paris, l’automne pluvieux disperse l’or des parcs et presse aux épaules les passants. À l’étage d’un hôtel particulier aux pavés usés sous les roues des carrosses, on ferme les volets d’un appartement composé comme un double cœur, volière de vers et de chansons, galion gorgé d’éditions rares et d’objets curieux, aquarelles d’un siècle englouti. Appelons le maître des lieux Castille. Le flot des visiteurs a cessé depuis qu’au fond de cette grotte le magicien agonise. Ni les cartes postales reçues du bout du monde qu’il mêlait à des lambeaux d’affiches ou de journaux pour les arranger en fresque, ni l’amitié des peintres qui décorent diversement ses murs, ni l’hommage officiel des princes ou les chuchotements de ceux qui viennent encore aux nouvelles ne retiendront Castille de partir. Le vieux roi qui voudrait tant mourir, et n’y arrive pas.

Scellée depuis douze années, la porte de l’autre chambre n’ouvre plus sur « l’avenir de l’homme ». Nul ne pénètre dans le sanctuaire où il a dressé Ses portraits, Ses romans, Ses toilettes – à Elle. Il a fait de ce reposoir un mythe, et du reste de l’appartement sa tanière. A force de manipuler l’amour, il en semblait irradié. Sonbel canto avait vicié Castille ; mimait-il éperdument, ou éprouvait-il sincèrement les passions ? Les avis restaient partagés. Peut-être le grand poète avait-il besoin de dire pour ressentir, et de la rencontre d’un stylo avec d’une feuille de papier pour atteindre l’heure de la sensation vraie ? Beau comme la rencontre…, y avait-il assez rêvé ? Les daltoniens se confient au jugement des autres pour séparer le rouge du vert, Castille semblait à certaines heures affligé d’un daltonisme des passions; distinguant mal l’amour de la haine ou la joie de la douleur, il lui fallait s’en remettre assez souvent à sa femme, ou à son Parti, ou au témoignage de ses propres écrits. Chanter pour se donner courage ou contenance, vocaliser l’amour pour l’inoculer à l’autre et à soi-même, c’était peut-être la clé de son bizarre réalisme.

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